Chaque année, on coupe à blanc des milliers d’arpents de forêts anciennes afin d’approvisionner Kimberly-Clark en pâte à papier qui entre dans la fabrication de papiers à usage unique, tels les papiers-mouchoirs et le papier hygiénique.
Les forêts victimes de ces coupes se situent dans divers endroits de l’Amérique du Nord et possèdent des caractéristiques fort différentes. Vous trouverez ci-dessous deux études de cas portant sur les forêts anciennes de Kénogami et de Hinton. Vous pourrez ainsi en savoir plus sur les caractéristiques particulières de chacune de ces forêts anciennes et les menaces qui pèsent sur elles.

L’enjeu : l’abattage des arbres où habite le caribou
Des compagnies forestières de l’ouest albertain sont en train de couper à blanc des zones forestières d’importance vitale pour deux des troupeaux de caribous les plus menacés d’Alberta, dont l’un s’appelle Little Smoky et l’autre À la Pêche. Une bonne partie du bois provenant de ces forêts est utilisée par West Fraser dans son usine à pâte de bois de Hinton ; celle-ci fournit la pâte qu’utilise la multinationale Kimberly-Clark pour fabriquer ses papiers jetables. Les activités de coupe se poursuivent, malgré les nombreuses études scientifiques ayant conclu que si l’abattage se poursuit, le troupeau de caribous va décliner rapidement et peut-être disparaître d’ici 37 ans.
L’emplacement : dans l’ouest albertain, au coeur des étendues sauvages du Canada
La compagnie West Fraser procède à des coupes dans une zone de la forêt boréale située dans une région sauvage des montagnes Rocheuses et des Foothills, dans l’ouest albertain. Cette forêt est demeurée intacte depuis la dernière période glaciaire, il y a environ 10 000 ans.
Les animaux en danger : notamment, le caribou, et le grizzly.
Depuis 20 ans, un troupeau formé de caribous des bois, appelé Little Smoky, a vu sa population diminuée de 20 %. Une étude effectuée à l’université d’Alberta en 2004 avait conclu que « la population de caribous serait sept fois plus importante en l’absence de développement dans son habitat ». En plus du caribou des bois, de nombreuses espèces, incluant le couguar, le lynx, le loup gris et le grizzly sont menacés par l’activité des compagnies forestières dans la région. Les Foothills contiennent près de 20 % de la population de grizzlys de la province ; non seulement ces animaux sont-ils menacés, mais ils constituent en plus une espèce « parapluie » dont la présence revêt une importance exceptionnelle pour la conservation. En fait, les modèles statistiques utilisés à l’université d’Alberta ont démontré que si les compagnies forestières, pétrolières et gazières maintiennent leurs activités présentes, l’habitat du grizzly va avoir disparu dans cette zone d’ici 30 ans. Mentionnons que la zone renferme un habitat extrêmement important pour les rapaces, vu leur dépendance envers les forêts de peuplement ancien ; c’est notamment le cas de la chouette rayée. Presque tous ces animaux figurent sur la liste de la Loi sur les espèces en péril et sur celle de l’Alberta Wildlife Act. Deux raisons expliquent ce statut précaire : d’une part, elles ont besoin d’un vaste habitat, non perturbé par l’activité humaine, et d’autre part leur taux de reproduction est bas.
Les principaux acteurs : West Fraser, Kimberly-Clark et le gouvernement albertain
- La forestière West Fraser – société à responsabilité limitée
West Fraser est une compagnie qui fabrique du bois de charpente, du contre-plaqué, et aussi de la pâte à papier entrant dans la fabrication du papier jetable et du papier journal. Son usine de pâte de Hinton en Alberta produit environ 468 400 tonnes de pâte chaque année. L’usine de West Fraser s’approvisionne en arbres de forêts anciennes dans lesquelles habitent, entre autres, le caribou des bois, une espèce menacée. West Fraser a d’ailleurs procédé en 2004 à une évaluation environnementale de l’habitat du caribou des bois. Dans son rapport, l'entreprise conclut que la coupe forestière porte préjudice à cette espèce. Malgré cela, la société persiste à abattre des arbres provenant de la forêt ancienne qui abrite ces cervidés.
Selon les prétentions de West Fraser, la compagnie s’engage à gérer l’environnement d’une manière responsable. Pour étayer ses dires, elle s’appuie largement sur les deux certifications qu’elle a obtenues, la première de l’Association canadienne de normalisation (CAN), l’autre de la SFI (Sustainable Forest Initiative). Cependant, ces deux organismes reçoivent plus de 80 % de leur financement d’associations appartenant à l’industrie forestière ; les normes écologiques qu’elles défendent ne sont tout simplement pas crédibles. Par exemple, en vertu des stratégies forestières mises de l’avant par West Fraser et que l’ACN et la SFI ont certifiées, de 80 à 100 % des arbres vieux de 80 à 160 ans seraient éliminés.
-Kimberly-Clark
Même si Kimberly-Clark prétend exiger de ses fournisseurs qu’ils adhèrent à des normes environnementales strictes, conformément à l’esprit du développement durable, elle achète de la pâte à papier de l’usine West Fraser, située à Hinton en Alberta. En fait, la plus grande partie de la pâte que Kimberly-Clark achète provient d’opérations forestières qui n’ont pas été certifiées conformément au Conseil de la bonne gestion forestière (Forest Stewardship Council), la seule certification crédible permettant des pratiques durables.
-Le gouvernement albertain
La province a accordé à West Fraser une zone d'exploitation forestière couvrant 999 559 hectares de terres publiques (soit plus de 2,4 millions d’arpents), pour la période du 15 juin 1988 au 14 juin 2008. Or en juin 2005, le gouvernement albertain prenait la décision d’ignorer la recommandation faite par un comité réunissant des représentants de l’industrie, du gouvernement, du monde de la science et de l’écologie (un comité pourtant formé par les autorités albertaines elles-mêmes) voulant qu’on mette un terme aux nouvelles coupes forestières là où l’habitat du caribou des bois est particulièrement menacé.

Le problème : la coupe à blanc des forêts boréales anciennes
Chaque année, on coupe plus de 1,55 million de mètres cubes (39 millions de pieds cubes) de bois dans la forêt de Kénogami, dans le Nord de l’Ontario. Des coupes rases atteignant presque 11 000 hectares (27 000 arpents) menacent le fragile habitat du caribou des bois et d’autres espèces sauvages. L’intensification des activités de coupe a aussi accru l’importance des routes forestières, dont la longueur augmente de 93 milles par année. Une situation inquiétante, étant donné que moins de 2,4 % de la superficie forêt de Kénogami est protégée.
Une forêt située dans les étendues sauvages du Nord ontarien
La forêt boréale de Kénogami comprend 1,98 millions d’hectares (4,9 millions d’arpents) de terres boisées dans la partie septentrionale de l’Ontario. Située à l’est du lac Nipigon, elle borde l’immense forêt boréale du Canada, celle-ci ayant été jusqu’ici en grande partie épargnée par la croissance industrielle. Parce que la forêt de Kénogami jouxte une forêt pratiquement virginale, il est extrêmement important de sauvegarder les zones encore intactes. C’est seulement à cette condition qu’il lui sera possible de continuer à jouer son rôle en tant qu’habitat pour les espèces sauvages.
Les espèces en danger, notamment : le caribou des bois, l’ours noir, les aigles
La forêt de Kénogami représente un des derniers bastions du caribou des bois, une espèce menacée d’extinction. Elle abrite également plusieurs espèces menacées, dont l’ours gris, l'ours noir, le pygargue, l’aigle doré, le renard roux, le pélican blanc d’Amérique, des hiboux, et les oiseaux chanteurs qui y retournent chaque année pour y nicher et s’y reproduire. La majorité de ces espèces figure sur la liste de la Loi sur les espèces en péril, dont le gouvernement fédéral est responsable. Le caribou des bois avait naguère l’habitude de se déplacer dans toute la forêt de Kénogami, mais l’intensification des coupes forestières l’a contraint à se replier dans les zones situées au nord-est et au nord-ouest de la forêt. À l’heure actuelle, il n’occupe guère plus de 33 % de la forêt de Kénogami.
Les principaux joueurs : la papetière Neenah, Kimberly-Clark, le ministère des Ressources naturelles de l’Ontario
La papetière Neenah, résultat d’un essaimage
Vers la fin 2004, Kimberly-Clark a facilité la création de la papetière Neenah, laquelle possède une usine de pâte à Terrace Bay ainsi que l’autorisation officielle de pratiquer des coupes forestières dans la forêt de Kénogami. L’usine de Terrace Bay utilise plus de 1,1 million de mètres cubes (39 millions de pieds cubes) d’arbres afin de fabriquer plus de 470 000 tonnes métriques (520 000 tonnes courtes) de pâte à papier obtenue à partir de feuillus et de conifères. Une bonne partie de cette pâte est vendue à Kimberly-Clark qui fabrique des produits vendus dans toute l’Amérique du Nord. La superficie des coupes à blanc que la papetière Neenah inflige à la forêt de Kénogami dépasse les 10 807 hectares (26,690 arpents).
Kimberly-Clark
Kimberly-Clark, un des plus grands fabricants de papier jetable au monde, est le principal acheteur de fibre végétale de l’usine de Terrace Bay, en vertu d’un contrat d’approvisionnement à long terme. Bien que Kimberly-Clark prétende exiger de ses fournisseurs qu’ils adhèrent à des normes strictes respectueuses de l’environnement, la firme avait, selon des vérificateurs, avant de créer Neenah par essaimage, laissé pourrir environ un million de mètres cubes de bois en bordure des routes forestières.
Le Ministère ontarien des ressources naturelles
Dans le cadre de la Stratégie d’aménagement du territoire du Patrimoine vital de l’Ontario, le ministre avait ordonné en 1999 à Kimberly-Clark de mettre de côté 36 000 hectares (90 000 arpents) de forêt, une superficie bien modeste. En tout, moins de
2,4 % de la forêt de Kénogami bénéficie d’une protection. Par contraste, les autres compagnies forestières disposant de licence d’exploitation en Ontario protègent en moyenne 12 % des terres qui leur sont accordées.